Perte d’audition d’origine médicamenteuse

Récemment, des équipes françaises de pharmacologie et d’ORL ont publié une étude cas/non cas* sur les pertes d’audition d’origine iatrogène à partir d’une analyse des cas issus de la Base Nationale de Pharmacovigilance (BNPV) (1). Cette étude s’attachait plus précisément à identifier les signaux concernant les médicaments mis sur le marché sur les 20 dernières années.

Pour rappel, la perte d’audition est caractérisée par une baisse de la capacité à percevoir les sons. Les pertes d’audition peuvent être secondaires au vieillissement physiologique de l’oreille, faire suite à un traumatisme sonore, une tumeur ou encore à l’exposition à un médicament appelé « ototoxique ».

Les auteurs rappellent que près de 150 molécules sont connues pour leur toxicité auditive. Ces médicaments se caractérisent par des mécanismes de toxicité différents : les aminosides, les macrolides et les dérivés du platine entrainent une atteinte vestibulaire et cochléaire et les glycopeptides, la quinine, les diurétiques de l’anse et les analgésiques salicylés entrainent une atteinte cochléaire (2).

Les atteintes auditives d’origine iatrogène sont souvent irréversibles (par atteinte des cellules ciliées, de la strie vasculaire ou du nerf auditif), bilatérales, symétriques ou asymétriques, et une oreille peut être atteinte avant l’autre. L’atteinte est progressive, s’aggrave tant que le traitement est maintenu et quelques fois malgré l’arrêt du médicament en cause.

Cette nouvelle étude retrouvait au total 555 observations de perte d’audition enregistrées dans la BNPV entre 2007 et 2017, sur un total de 384 184 observations de pharmacovigilance enregistrées sur cette même période. Les principales classes de médicaments concernés dans la survenue de ces troubles de l’audition étaient, par ordre de fréquence, les anticancéreux (n=240), les anti-infectieux d’usage systémique (n=182), les immunosuppresseurs (n=42), les diurétiques de l’anse (n=26 cas), les antalgiques et les antipyrétiques salicylés (n=26).

L’analyse de disproportionnalité* retrouvait des résultats significatifs pour 68 molécules, les deux principales étant le cisplatine et l’amikacine, puis la vincristine, la vancomycine, le voriconazole, le furosémide, ou encore certains antiépileptiques, dont l’ototoxicité est connue. Certains médicaments dont la monographie ne mentionne pas ce risque ont également été identifiés dans cette analyse de disproportionnalité :

  • des anticancéreux et notamment la doxorubicine et l’épirubicine (anthracyclines), la dacarbazine (agent alkylant), l’azacitidine et le pémétrexed (respectivement mis sur le marché en 2004 et 2008), et le fluorouracile (antimétabolites), la vinorelbine (alcaloïde), l’étoposide et le méthotrexate (les auteurs précisaient cependant que, hormis l’azacitidine, ces médicaments étaient systématiquement associés àd’autres anticancéreux dont l’ototoxicité était bien connue, comme la vincristine ou le cisplatine).
  • d’autres médicaments tels que la névirapine, la caspofungine, le vaccin contre l’hépatite B, le léflunomide et l’agalsidase et pour les plus anciens, la dexaméthasone, la doxycycline, l’éthambutol, le vaccin anti typhoïde et anti grippal, et l’époétine béta.
  • Concernant les médicaments de type anticorps monoclonaux, anti-TNF alpha ou encore inhibiteur de protéine kinase, l’analyse de disproportionnalité retrouvait un risque significatif d’ototoxicité avec le rituximab, l’imatinib, le nilotinib, le bortézomib, l’adalimumab, déjà connus pour leur ototoxicité, ainsi qu’avec le panitumumab, le vandétanib, non décrits à ce jour pour leur ototoxicité.

Ainsi, devant une perte d’audition, il faut savoir évoquer une origine iatrogène.

*Une étude cas–non cas (analyse de disproportionnalité) compare l’exposition médicamenteuse pour des cas d’un effet indésirable d’intérêt avec celle de cas ayant présenté d’autres effets et appelés « non cas » (3). Leurs résultats sont présentés sous la forme de reporting odds ratio (ROR) dont l’interprétation permet de mettre en évidence des signaux de pharmacovigilance.

  1. Favreliere et al. Fundam Clin Pharmacol 2020 ; 34 :397-407.
  2. Lanvers-Kaminsky et al. Clin Pharmacol Ther 2017 ;101 :491-500.
  3. Faillie. Case–non case studies: Principles, methods, bias and interpretation. Therapies 2018 ;73 :247-255.